[Lecture libre] Le Bal de la Vieille-Ville (nouvelle)

Le Bal de la Vieille-Ville n'a aucun lien direct avec la trilogie, même si elle s'inscrit dans le même univers. Il est question de la légende de la Jijna, une légende populaire de Ksoriäj, qui donne un aperçu du royaume des Femmes qui sera présenté dans La Souveraine voilée.
Ksoriäj est un pays mythique aux yeux des autres royaumes, mais tout n'y est pas parfait.
Tout n'y est pas imparfait, non plus...

(2011)


I


Les flambeaux s’allumaient dans les rues de Vridaj, capitale du royaume de Ksoriäj. Ce soir, on célébrait l’anniversaire de la princesse héritière avec un bal masqué. À cette occasion, le grand bazar de la Vieille-Ville ne fermerait pas, les marchands vendraient des repas jusqu’à l’aube et les Vridajites s’habillaient de couleurs vives et métalliques. Lors de ces fêtes, on se dissimulait pour mieux séduire grâce à des tatouages provisoires et des demi-masques qui cachaient le pourtour des yeux ; on se dessinait des arabesques sur la moitié gauche du visage si on était pris ou sur la partie droite si on voulait rencontrer quelqu’un, puis on les finalisait avec des paillettes. Les filles décoraient leurs masques de plumes, tissus ou des cristaux de couleurs vives ; les garçons préféraient des tons plus sombres et des ornements plus guerriers. 

Assis au bord de la principale ruelle qui menait au parvis du palais, Aton, jeune Arvian en vacances à Ksoriäj, terminait une épaisse galette. Sa cousine Lara et ses amies gloussaient en admirant les hommes célibataires qui passaient devant l’échoppe. À la lueur des flammes vacillantes, Aton comprenait l’importance de chaque détail. Tout était fait pour mieux charmer dans la pénombre. Lui-même s’était laissé convaincre : participer au bal sans la tenue et le grimage appropriés serait considéré comme une insulte. Il n’avait plus un millimètre de peau du côté droit qui ne fût peint ou pailleté, et il portait un costume typique : sa chemise jaune et son pantalon vert lui collaient à la peau ; le manteau marron aux arabesques identiques à son masque ne faisait qu’accroître son déconfort. La seule distinction visible entre lui et les autres était la barbe : Aton se voyait mal porter des tresses perlées au bout du menton en plus de ses cheveux. 

Tous ces préparatifs dépassaient son seuil de confort. Ses parents avaient migré vers l’autre côté du canal de la Trinité longtemps avant sa naissance, il ignorait quasiment tout de la culture ksoïte. Ces bals et ces artifices ne faisaient pas partie de ses habitudes. À Arvia, plus grande puissance économique de la planète, la pression était constante sur les sujets de l’Impératrice dès leur plus jeune âge. On n’avait d’autre choix que d’être rationnel et ambitieux. Les Ksoïtes, eux, étaient libres, festoyeurs, désinhibés et provocateurs. Les artistes et les architectes internationaux trouvaient refuge au royaume. 

Malgré l’apparente insouciance qui flottait dans la capitale, une infime partie de la population était mécontente : des hommes, comme le père d’Aton avant l’exil, qui ne supportaient pas le matriarcat de Ksoriäj. Des reines gouvernaient et enfantaient des princesses héritières avec des concubins qui ne devenaient jamais princes. Ne pas avoir les mêmes chances que le sexe opposé avait révolté son père qui avait préféré emmener son épouse là où il se sentirait entier : à Nowa, la grande capitale du monde, le cœur d’Arvia. 

Une des amies de Lara se leva. Les robes s’arrêtaient au-dessus du genou, tournoyaient et remontaient jusqu’aux cuisses lors des danses, moulaient outrageusement les poitrines et les décolletés plongeaient vertigineusement. Aton admirait la plastique de la jeune femme avant de se rendre compte qu’elle lui parlait. 

— …conseil, ne te laisse pas séduire par la Jijna ! 

Elle lui fit un clin d’œil et s’éloigna du groupe. 

— C’est qui ? s’enquit-il. 
— Une légende, expliqua sa cousine. On raconte que l’esprit d’une fille profite des bals pour se mêler à la foule. Elle choisit un garçon, lui fait tourner la tête, puis disparaît avant le lever du soleil. 

Lara jeta ses cheveux noirs coiffés de longues plumes orange en arrière avant de reprendre : 

— La coutume veut qu’on avertisse les hommes des dangers de la Jijna avant que la fête ne commence. 
— Elle est comment ? 
— On dit qu’elle porte une robe bleue et son tatouage représente une aile de papillon. Il y a une statue d’elle dans le jardin suspendu. 
— On peut la voir, cette statue ? 
— Le jardin est une propriété privée. Seule la famille royale y a accès. 
— Évidemment… 

Des tandems mixtes de gardiens avancèrent dans la ruelle. Les combinaisons couleur de vin et les masques sombres contrastaient violemment avec la tenue des festoyeurs. 

— Il y a un pendant masculin ? demanda-t-il. 
— Par Asîa, nous sommes à Ksoriäj ! s’exclama Lara. Ici, ce sont les femmes qui laissent des marques, pas l’inverse ! 

Une gardienne se retourna en attendant son partenaire. Aton se tortilla sur son siège. 

— Pourquoi un tel déploiement de forces de l’ordre ? 
— Si tu organises un bal sous les fenêtres de ton impératrice, j’imagine qu’il y aurait des chevaliers attentifs au moindre dérapage, non ? 

Le duo armé reprit la patrouille et Aton se détendit. Il ramassa le sac en velours vert sombre qui reposait entre ses pieds. Lara fit une grimace. 

— Je n’y crois pas ! C’est un jour de bal et tu es venu avec des bagages ! Qu’est-ce que tu as, là-dedans ? 
— Si jamais je ne me sens pas à ma place, je vais me ranger quelque part. Ne t’inquiète pas pour moi. D’une manière ou d’une autre, je serai bien. 
— Ils sont fous, ces Arvians ! 

Lara se leva, imitée par ses amies. 

— Fais au moins l’effort de t’amuser, veux-tu ? Et si tu croises le chemin de la Jijna, ne la suis surtout pas ! 

Les violons, les flûtes et les tambourins jouaient des rythmes entraînants. Son sac en bandoulière, Aton suivit la foule. La promiscuité le dérangeait. Venu de l’Empire carré, Aton n’aimait pas qu’on le frôlât, le touchât délibérément. Tout en haut, la ruelle s’ouvrait sur le parvis du palais et un parapet sur la gauche donnait sur le canal de la Trinité. Dans cette direction, à la fin de l’étroit passage entre le parapet et des colonnes, un escalier en pierre montait jusqu’au jardin suspendu. Aton s’arrêta sous les piliers de la terrasse, dissimula son sac entre deux massifs de fleurs, et s’assit sur le muret. Au loin, la capitale impériale brillait de mille feux. Quel contraste avec les flambeaux dans la Vieille-Ville de Vridaj ! Il ne s’habituerait jamais au style de vie du royaume des Femmes, trop aléatoire et désordonné. Il avait grandi de l’autre côté de ce bras de mer, si proche, mais tout semblait si lointain, comme si Ksoriäj se trouvait aux antipodes. 

— Vous ne pouvez pas rester ici. 

Aton sursauta. Deux gardiens le fixaient. Malgré leurs masques, il sentait leurs regards durs. 

— Circulez. 

Sur le parvis, les filles se déhanchaient, pivotaient et faisaient tournoyer les pans de leurs robes. 

Une silhouette s’approcha d’Aton. Ils se dévisagèrent, leurs regards s’accrochèrent. La dentelle bleue de son demi-masque et son tatouage en forme d’aile de papillon sur le côté droit laissaient deviner son identité. Aton avait la sensation d’être le seul à la reconnaître. 

— Tu ne danses pas ? demanda-t-elle d’une voix douce. 
— Je n’ai pas de partenaire… 

Elle esquissa un pas de danse et invita Aton à faire de même. Le rythme des tambourins envahit le jeune homme. Le parfum des aromates lui montaient aux narines ; les piments attaquaient son cerveau ; la chaleur qui émanaient des flambeaux ; les gens autour de lui devenaient des silhouettes aux formes floues ; un tourbillon d’images défilait devant ses yeux. Il baissa ses paupières, le vertige s’intensifia. 

— Ne laisse pas les épices te monter à la tête… Respire par la bouche… 

Les tambourins s’arrêtèrent, le ralentissement des violons rapprocha les couples. L’inconnue se serra contre lui. Fiévreux, Aton répondit à son étreinte et l’embrassa timidement, comme s’il suivait les notes des flûtes. 

— Viens avec moi…, chuchota la femme-papillon. 

Ils quittèrent le parvis, longèrent le passage jusqu’à l’escalier de pierre. En haut des marches, la vue panoramique sur tout Vridaj, vieille et nouvelle villes, était époustouflante. L’inconnue se colla à lui. Le jeune homme sentit son cœur battre contre ses tempes à l’unisson avec les tambourins qui avaient repris. 

— Tu es la Jijna, n’est-ce pas ? 

Elle sourit mystérieusement. 

— La Jijna est une légende… 
— Je ne suis pas d’ici, je ne te reverrai plus… Tu peux me le dire… 

Elle passa une main lascive sous sa veste et lui chuchota à l’oreille : 

— Je ne suis pas venue pour parler… 



II


— Réveillez-vous ! 

On secoua Aton jusqu’à ce qu’il refît surface. Le jeune homme cligna des yeux, agressé par le soleil levant. Deux gardiens pointaient leurs armes sur lui. Il se redressa précipitamment et sentit des milliers de petites aiguilles sous son crâne. Grimaçant, il se releva et tituba. 

— L’accès au jardin est absolument interdit. Que faites-vous ici ? 
— Je suis venu avec une fille et… 

Aton se tut. Elle avait disparu et il était un idiot. Il regarda autour de lui et remarqua, parmi les palmiers, une statue en marbre noir de taille humaine. Sa robe était faite de mosaïques bleues et l’aile de papillon tracé au marbre blanc. 

— C’est elle ! s’exclama-t-il. 
— Elle ? s’enquit la gardienne. 
— Oui ! Je veux dire… La fille qui m’a emmené ici, elle lui ressemble. Elle portait une robe bleue et un tatouage papillon… Exactement comme la statue ! 
— C’est un des déguisements les plus populaires, l’interrompit l’homme. Maintenant avancez. 

La gardienne agrippa son bras. Le poste de commandement n’était pas très loin du palais et ils y furent en quelques minutes. Aton put faire appeler sa cousine avant d’être enfermé dans une cellule. 



Lara arriva moins d’une heure plus tard, des plumes encore cachées dans ses cheveux. Elle s’approcha de la geôle. Son cousin était dans un triste état : vêtements froissés, tresses défaites, paillettes couvrant tout le visage… 

— Asîa Toute-Puissante, qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? 
— Je me suis retrouvé au jardin suspendu… 
— Je t’ai dit que c’était interdit ! 
— Je n’étais pas dans mon état normal… La chaleur, le vin, les épices… J’ai suivi une fille, c’était la Jijna. 
— Nom d’Asîa, Aton ! Elle n’existe pas, c’est une légende ! 
— Elle portait une robe bleue, un tatouage en forme d’aile de papillon, insista Aton. Je ne l’ai pas inventée ! 

Lara passa sa main entre les barreaux et Aton l’étreignit. 

— Je suis désolée de t’avoir entraîné ici. Peu importe si ton sang est ksoïte, tu n’es pas d’ici, tu n’es pas habitué à tout ça… As-tu besoin de quelque chose ? 
— Non. Je veux juste rentrer. 
— Ça risque de prendre un moment, lança l’enquêteur en charge qui tenait un panier entre ses mains gantées. 
— Il ne connaît pas les subtilités de Ksoriäj, veuillez lui pardonner, le défendit Lara. 
— Je ne me porterais pas garant de ce jeune homme si j’étais vous. Vous dites être Aton Arkso, mais ce n’est pas le vrai patronyme de votre père, n’est-ce pas ? 
— Arkso est le nom que mon père a adopté en devenant arvian, expliqua Aton. 
— Le nom de votre père était Iko Ksoanna, un radical connu des services de Sa Majesté. Il a séjourné de nombreuses fois en prison avant d’émigrer à Nowa et devenir Iko Arkso. 
— Je ne suis pas responsable des actes de mon père. Et je ne comprends pas quel est le rapport avec moi ! Pourquoi je suis ici ? 

L’enquêteur observa l’intérieur de son panier. 

— Puisque vous n’êtes pas d’ici, vous ne devez pas être au courant de la régularité des patrouilles lors des bals. 
— Je ne vois pas en quoi ça me concerne, objecta-t-il. 
— Sa Majesté tient à ce que le parvis sud du palais continue d’être le théâtre des bals masqués de la Vieille-Ville, poursuivit l’enquêteur. C’est une tradition depuis des générations. Le jardin suspendu est le lieu préféré des inconscients. Alors, vous pensez bien que nous en connaissons chaque recoin par cœur. 

Impatiente, Lara se mit à taper du pied inconsciemment. Un coup d’œil de l’enquêteur suffit à l’arrêter. Ce dernier sortit l’objet du panier et Lara reconnut le sac de son cousin. 

— Reconnaissez-vous ceci ? 
— Non. 

Lara se mordit l’intérieur des joues pour ne pas se prononcer et sécha ses mains moites sur sa robe. 

— Savez-vous ce qui se trouve à l’intérieur de ce sac ? 
— Il n’est pas à moi ! résista Aton. 
— Je vais vous le dire. Il y a des explosifs. 

Lara s’étrangla. 

— Bien placés, et les fondations du jardin suspendu se seraient écroulées, le palais détruit, le parvis et le bazar ravagés. Par œuvre asîane sûrement, il n’a pas été déclenché. Vous étiez distrait, j’imagine. 

Aton serrait les mâchoires. Une veine palpitait le long de son cou. L’enquêteur posa le panier sur une table. 

— Tout ceci se trouvait à quelques pas de vous, dans le jardin suspendu. Étonnant qu’un Arvian aussi méticuleux que vous puissiez commettre de telles erreurs. 
— Vous êtes convaincu que j’y suis pour quelque chose. Je ne dois pas être l’unique Arvian à avoir participé au bal ! Vous mettez tout sur mon dos parce que je suis le fils de mon père ! Vous n’avez aucune preuve contre moi ! 
— Il ne faut que quelques minutes pour prouver que vous êtes un radical et vous transférer au poste central. 

Aton tapa sur les barreaux ; Lara sursauta. 

— Ce n’est pas moi ! Je ne suis pas responsable des actes de mon père ! 
— Personne n’accuse votre père, monsieur Arkso. Choisissez une autre ligne de défense. Mademoiselle, vous n’avez plus que quelques minutes. 

L’enquêteur s’éloigna avec le panier. Lara s’approcha de son cousin. 

— Tu n’as pas fait ça… S’il te plaît, dis-moi que ce n’est pas toi… S’il te plaît, chuchota-t-elle. 
— Tu me crois coupable ? s’étonna Aton. 
— C’est ton sac ! souffla-t-elle. Tu te trouvais dans le jardin interdit ! 
— Tu es devenue enquêtrice entre temps ? 
— Aton… 
— On m’accuse à tort et je n’ai pas besoin d’avoir ma propre cousine rejoindre leurs avis ! Si tu ne crois pas en moi, va-t’en ! 

Le ton méprisant choqua Lara. Les larmes glissaient silencieuses sur ses joues. Elle pivota sur ses talons et quitta le poste de commandement. 

Elle marcha un moment sans but jusqu’à se retrouver sur une terrasse. Elle s’appuya contre la rambarde qui surplombait le marché. La Vieille-Ville était bâtie sur des dizaines de collines et le grand bazar se trouvait dans un bassin. Il suffisait d’un glissement de terrain pour tout ensevelir. Lara huma le parfum des plats qu’on servait à l’approche du déjeuner ; admira les couleurs des vêtements et les coiffures élaborées. Une silhouette se détacha des chalands, habillée en bleu et portant encore son demi-masque de la veille. Personne ne semblait la remarquer à part Lara. Leurs regards se croisèrent. Lara cligna des yeux et l’inconnue se volatilisa. Lara se pencha par-dessus le garde-fou, mais ne la revit plus. 

— Ne t’inquiète pas, je suis là, souffla une voix à son oreille. 

Lara sursauta. II n’y avait personne sur la terrasse. 

— On dit de moi que je veux m’amuser avec des garçons vulnérables pour mieux les abandonner à l’aube, mais ma mission est toute autre. Je ne fais que vous protéger, filles de Ksoriäj… 

La voix disparut aussi soudainement qu’elle n’apparut. Un papillon se posa doucement sur le bras de Lara. 

Il avait les ailes azur. 

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